Argonaut : l'atterrisseur lunaire européen dépend des cartes américaines, indiennes et chinoises

Par: Michael Korgs | aujourd'hui, 12:30

L'Europe veut livrer des tonnes de fret sur la Lune dès 2030, mais elle devra d'abord emprunter les cartes de ses concurrents. L'ESA a officiellement reconnu que son atterrisseur Argonaut, développé pour un contrat de 862 millions d'euros, dépendra de données topographiques fournies par les États-Unis, l'Inde et la Chine pour sa première mission. Sans cartographie précise du pôle sud lunaire, impossible de poser en toute sécurité un engin de dix tonnes.

Le cargo européen de la Lune

Argonaut — anciennement appelé European Large Logistics Lander (EL3) — est conçu pour livrer jusqu'à 1 500 kg de matériel tous les deux à trois ans : vivres et eau pour les astronautes du programme Artemis, instruments scientifiques, rovers. C'est Thales Alenia Space qui pilote le programme, avec des équipes en France (Cannes et Toulouse) pour le sous-système de traitement des données, aux côtés de partenaires italiens, allemands (OHB) et britanniques. La première mission est attendue pour 2030, selon l'ESA.

Scénario d'exploration de la surface lunaire. Illustration : ESA

Des données venues d'ailleurs

Pour atterrir avec précision, Argonaut a besoin de cartes à très haute résolution du pôle sud. Or l'ESA ne les possède pas. Le Lunar Reconnaissance Orbiter de la NASA, en orbite depuis 2009, offre une résolution de 0,5 mètre par pixel sur certaines zones. L'Inde fait mieux avec Chandrayaan-2, capable d'atteindre 25 centimètres par pixel. La Chine, après ses missions Chang'e, dispose également d'une base de données solide. L'ESA devra donc négocier l'accès à ces données — à un coût non divulgué — pour concevoir les trajectoires d'atterrissage. La précision visée est de 250 mètres pour le premier vol, puis 50 mètres au troisième.

Cette dépendance interroge directement l'ambition d'autonomie spatiale portée par le CNES et l'ESA. Thales Alenia France intègre le sous-système informatique de bord, mais sans cartographie propre, l'Europe reste tributaire de puissances qui sont aussi ses concurrentes dans la course lunaire.

Moonraker, la réponse européenne — trop tardive

L'ESA n'entend pas rester dans cette position. Le programme Moonraker, un orbiteur cartographique équipé d'un LiDAR, a été confié au consortium NUVIEW (Berlin) pour une étude de Phase A, confirme Geo Week News. Objectif : produire une cartographie 3D indépendante du pôle sud lunaire. Problème : cette phase d'étude n'a démarré qu'en 2026, et le satellite ne sera pas opérationnel avant la fin de la décennie — trop tard pour accompagner le premier vol d'Argonaut.

Le directeur des programmes d'exploration de l'ESA, Daniel Neuenschwander, a confirmé que l'agence mise sur une coopération pragmatique pour ne pas retarder le lancement de 2030. C'est un choix assumé, mais qui place l'Europe en position de partenaire dépendant pour l'accès à son propre atterrisseur — dans une course lunaire où la carte, au sens propre, confère un avantage stratégique.